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La pratique contemporaine laisse à penser que les règles du droit international, et plus généralement l’exercice de l’autorité publique au niveau international, sont directement affectées par les évolutions post guerre froide qu’étudie le programme général DIJ. L’exercice de l’autorité publique à l’échelle internationale apparaît en effet beaucoup plus diversifié et diffus qu’auparavant. Tandis que, sur le plan institutionnel, l’autorité publique internationale contemporaine tend à s’émanciper de la théorie classique de la personnalité juridique internationale, sur le plan normatif et matériel, elle génère de nouvelles incertitudes sur la normativité et la juridicité internationales. Une grande partie de cette incertitude tient au fait que les interprètes et les observateurs recourent à des paradigmes et des outils méthodologiques radicalement différents pour appréhender et évaluer ces nouvelles formes d’exercice d’autorité publique. Alors que certains y voient une nouvelle forme de juridicité stricto sensu, d’autres — comme les instigateurs du projet relatif à la Global Administrative Law et du projet de Recherche mené à Heidelberg sur l’exercice international de l’autorité publique — n’y voient pas un phénomène juridique tout en lui appliquant une formalisation qui les attrait dans la juridicité. Il en résulte qu’à l’heure actuelle l’image est celle d’une production d’un droit multiforme, classique et nouveau, dur et mou, prescriptif et incitatif, qui semble répondre à des besoins sans cesse croissants de la part des acteurs sociaux, mais dont la conceptualisation varie en fonction des choix paradigmatiques et méthodologiques des experts et interprètes. Ces choix varient en effet en fonction des objectifs poursuivis par chacun. Nombreux sont ceux à faire des choix paradigmatiques et méthodologiques censés permettre d’accroître l’« accountability » pour ces nouvelles formes d’exercice de l’autorité publique. C’est d’ailleurs l’« accountability » qui pousse certains à y voir une nouvelle forme de juridicité, tant ils présupposent qu’assujettir une norme au droit international (et donc l’appréhender par son biais) garantit une meilleure « accountability ». Ce qui n’est sans doute pas sans paradoxe quand on sait que, bien souvent, se soustraire aux mécanismes classiques d’« accountability » (i.e. de « responsibility » ou de « liability ») — tout rudimentaires qu’ils puissent être — contenus en droit international constitue la raison d’être de nombreux de ces foisonnements normatifs en dehors du canevas traditionnel du droit international.

Il faut dire que le caractère non systématique de la production normative en droit international exacerbe ce désordre empirique et conceptuel. Les instruments se multiplient sans que l’on prenne la peine d’abroger les instruments préalablement élaborés. Des conventions, des directives, des résolutions, des déclarations, des textes hybrides se succèdent sans que l’arrivée de nouvelles normes s’accompagne d’un retrait des normes existantes dont la désuétude ou la caducité sont toujours en discussion. En ce sens, ces nouvelles formes d’exercice de l’autorité publique ne cessent de se multiplier en même temps que se créent de nouvelles coutumes, que sont adoptées de nouvelles conventions et que l’on multiplie les actes unilatéraux au sens classique du droit international. Par suite, ce foisonnement normatif ne se substitue pas nécessairement à la normativité classique (telle que l’appréhende le droit international), mais cohabite avec elle, s’y superpose, la complète quand elle ne prétend pas la concurrencer. On se trouve ainsi confronté à une situation inédite de panjuridisme au plan international — qui contraste très fortement avec ce qu’était le droit international classique — où s’entrecroisent des éléments de droit global, droit transnational, droit national et droit international.

Face à cette situation, le paysage doctrinal ne permet pas nécessairement d’y voir plus clair et participe même à la fragmentation des représentations des nouvelles formes de normativité. Il est vrai que, en simplifiant quelque peu, le monde post guerre froide des internationalistes est encore dominé par deux paradigmes épistémologiques dominants : le « positivisme » — même si la notion est polysémique — et le « réalisme ». Ces deux approches présentent des défauts et des avantages symétriquement inverses et, du moins dans leur forme originelle et radicale, handicapent la recherche de voies alternatives de compréhension de ces nouvelles formes de normativité/juridicité. Personne ne contestera que le positivisme a des vertus descriptives plutôt limitées et ne peut — notamment par le truchement de la doctrine des sources — appréhender les nouvelles formes de normativité dont il est question ici. À l’inverse, le « réalisme », s’il permet d’appréhender plus facilement les nouveaux exercices de l’autorité publique, tend à déformaliser à tel point les catégories cognitives et argumentatives qu’il évacue la possibilité de systématiser et (re)construire la juridicité. C’est ce qui explique que, depuis longtemps déjà, de nombreux auteurs ont cherché à ne plus se laisser enfermer dans de stériles débats doctrinaux sur le fondement et la nature du droit international auxquels les condamnaient les deux courants susmentionnés. C’est ce qui a amené certains, après la seconde guerre mondiale, à considérer que le droit est une technique et nécessiterait donc un traitement technique ou alors un traitement « policy-oriented », laissant ainsi de côté les débats ontologiques.

Pour autant, la question méthodologique et épistémologique est loin d’être évacuée par tous ces courants. Fort heureusement, on observe au contraire ces dernières années un regain d’intérêt pour les questions d’épistémologie juridique, notamment sous l’influence des pensées critiques. La pensée critique n’est certes pas monolithique. Il existe de multiples approches critiques. Il suffit pour s’en convaincre d’opposer, par exemple, la démarche des deux dernières générations de l’École de Francfort, celle des nouveaux marxistes analytiques ou encore celle des Critical Legal Studies. Quoi qu’il en soit, il ne fait pas de doute que, de façon presque salutaire, les démarches critiques ont commencé à pénétrer notre discipline et amené plusieurs d’entre nous à mieux se positionner, cerner, définir et situer sa propre méthode, ses paradigmes et la représentation du savoir sur lequel il s’appuie pour parler du droit international. En ce sens, la pensée critique a certainement contribué à réveiller la conscience épistémologique des internationalistes. Il suffit pour s’en convaincre de voir le nombre croissant de références à Stanley Fish, Alasdair McIntyre, Pierre Bourdieu, etc. que l’on observe dans la doctrine du droit international. Du reste, dans les quelques ouvrages réellement consacrés à ces questions, il en ressort une diversité des approches extrêmement revigorante, même si problématique elle aussi, qui contraste fortement avec l’homogénéisation que le technicisme ou le réalisme dominants suscitent inévitablement. Il n’y a clairement pas d’unité de la « discipline », le champ du savoir du droit international est logiquement fragmenté, divisé, hétérogène suivant les positions de chacun et de son état « d’observateur » situé — donc implicitement « engagé ». L’unicité même de l’objet « droit international » n’est pas du tout assurée. Et au final l’action, le travail du juriste et le droit ne sont plus envisagés de la même façon. Ce n’est pas tant que l’unité conceptuelle, paradigmatique, méthodologique, etc. soit une vertu en soi. C’est plus simplement qu’il n’est plus possible de nier la fragmentation des perspectives qui affectent les représentations de la normativité/juridicité à l’échelle internationale.

C’est dans ce contexte que les concepteurs de cet axe de recherche ont décidé de mettre leur énergie, leur savoir, leurs différentes expertises, leurs études, leurs informations et leurs expériences en commun et en réseau afin d’interroger et de questionner à la fois les formes contemporaines de normativité/juridicité et les épistémologies et méthodologies qui leurs sont intrinsèquement liées pour se les représenter de telle ou telle façon.

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